А propos de cette йdition йlectronique 21 глава




 

Sur les murailles йtroites du passage, je ne voyais plus que des raies йclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracйs par la vitesse sous l’йclat de l’йlectricitй. Mon cœur palpitait, et je le comprimais de la main.

 

А dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail, et se retournant vers moi:

 

«La Mйditerranйe », me dit-il.

 

En moins de vingt minutes, le Nautilus, entraоnй par ce torrent, venait de franchir l’isthme de Suez.

 


Le capitaine Nemo prit la barre.

 

VI

L’ARCHIPEL GREC

 

Le lendemain, 12 fйvrier, au lever du jour, le Nautilus remonta а la surface des flots. Je me prйcipitai sur la plate-forme. А trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Pйluse. Un torrent nous avait portйs d’une mer а l’autre. Mais ce tunnel, facile а descendre, devait кtre impraticable а remonter.

 

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux insйparables compagnons avaient tranquillement dormi, sans se prйoccuper autrement des prouesses du Nautilus.

 

«Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d’un ton lйgиrement goguenard, et cette Mйditerranйe?

 

– Nous flottons а sa surface, ami Ned.

 

– Hein! fit Conseil, cette nuit mкme?…

 

– Oui, cette nuit mкme, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme infranchissable.

 

– Je n’en crois rien, rйpondit le Canadien.

 

– Et vous avez tort, maоtre Land, repris-je. Cette cфte basse qui s’arrondit vers le sud est la cфte йgyptienne.

 

– А d’autres, monsieur, rйpliqua l’entкtй Canadien.

 

– Mais puisque monsieur l’affirme, lui dit Conseil, il faut croire monsieur.

 

– D’ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m’a fait les honneurs de son tunnel, et j’йtais prиs de lui, dans la cage du timonier, pendant qu’il dirigeait lui-mкme le Nautilus а travers cet йtroit passage.

 

– Vous entendez, Ned? dit Conseil.

 

– Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, apercevoir les jetйes de Port-Saпd qui s’allongent dans la mer. »

 

Le Canadien regarda attentivement.

 

«En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre capitaine est un maоtre homme. Nous sommes dans la Mйditerranйe. Bon. Causons donc, s’il vous plaоt, de nos petites affaires, mais de faзon а ce que personne ne puisse nous entendre. »

 

Je vis bien oщ le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu’il valait mieux causer, puisqu’il le dйsirait, et tous les trois nous allвmes nous asseoir prиs du fanal, oщ nous йtions moins exposйs а recevoir l’humide embrun des lames.

 

«Maintenant, Ned, nous vous йcoutons, dis-je. Qu’avez-vous а nous apprendre?

 

– Ce que j’ai а vous apprendre est trиs-simple, rйpondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entraоnent jusqu’au fond des mers polaires ou nous ramиnent en Ocйanie, je demande а quitter le Nautilus. »

 

J’avouerai que cette discussion avec le Canadien m’embarrassait toujours. Je ne voulais en aucune faзon entraver la libertй de mes compagnons, et cependant je n’йprouvais nul dйsir de quitter le capitaine Nemo. Grвce а lui, grвce а son appareil, je complйtais chaque jour mes йtudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu mкme de son йlйment. Retrouverais-je jamais une telle occasion d’observer les merveilles de l’Ocйan? Non, certes! Je ne pouvais donc me faire а cette idйe d’abandonner le Nautilus avant notre cycle d’investigations accompli.

 

«Ami Ned, dis-je, rйpondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous а bord? Regrettez-vous que la destinйe vous ait jetй entre les mains du capitaine Nemo? »

 

Le Canadien resta quelques instants sans rйpondre. Puis, se croisant les bras:

 

«Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l’avoir fait; mais pour l’avoir fait, il faut qu’il se termine. Voilа mon sentiment.

 

– Il se terminera, Ned.

 

– Oщ et quand?

 

– Oщ? je n’en sais rien. Quand? je ne peux le dire, ou plutфt je suppose qu’il s’achиvera, lorsque ces mers n’auront plus rien а nous apprendre. Tout ce qui a commencй a forcйment une fin en ce monde.

 

– Je pense comme monsieur, rйpondit Conseil, et il est fort possible qu’aprиs avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous donne la volйe а tous trois.

 

– La volйe! s’йcria le Canadien. Une volйe, voulez-vous dire?

 

– N’exagйrons pas, maоtre Land, repris-je. Nous n’avons rien а craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idйes de Conseil. Nous sommes maоtres des secrets du Nautilus, et je n’espиre pas que son commandant, pour nous rendre notre libertй, se rйsigne а les voir courir le monde avec nous.

 

– Mais alors, qu’espйrez-vous donc? demanda le Canadien.

 

– Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.

 

– Ouais! fit Ned Land. Et oщ serons-nous dans six mois, s’il vous plaоt, monsieur le naturaliste?

 

– Peut-кtre ici, peut-кtre en Chine. Vous le savez, le Nautilus est un rapide marcheur. Il traverse les ocйans comme une hirondelle traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers frйquentйes. Qui nous dit qu’il ne va pas rallier les cфtes de France, d’Angleterre ou d’Amйrique, sur lesquelles une fuite pourra кtre aussi avantageusement tentйe qu’ici?

 

– Monsieur Aronnax, rйpondit le Canadien, vos arguments pиchent par la base. Vous parlez au futur: «Nous serons lа! Nous serons ici! » Moi je parle au prйsent: «Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »

 

J’йtais pressй de prиs par la logique de Ned Land, et je me sentais battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur.

 

«Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine Nemo vous offre aujourd’hui mкme la libertй. Accepterez-vous?

 

– Je ne sais, rйpondis-je.

 

– Et s’il ajoute que cette offre qu’il vous fait aujourd’hui, il ne la renouvellera pas plus tard, accepterez-vous? »

 

Je ne rйpondis pas.

 

«Et qu’en pense l’ami Conseil? demanda Ned Land.

 

– L’ami Conseil, rйpondit tranquillement ce digne garзon, l’ami Conseil n’a rien а dire. Il est absolument dйsintйressй dans la question. Ainsi que son maоtre, ainsi que son camarade Ned, il est cйlibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l’attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et, а son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majoritй. Deux personnes seulement sont en prйsence: monsieur d’un cфtй, Ned Land de l’autre. Cela dit, l’ami Conseil йcoute, et il est prкt а marquer les points. »

 

Je ne pus m’empкcher de sourire, а voir Conseil annihiler si complиtement sa personnalitй. Au fond, le Canadien devait кtre enchantй de ne pas l’avoir contre lui.

 

«Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n’existe pas, ne discutons qu’entre nous deux. J’ai parlй, vous m’avez entendu. Qu’avez-vous а rйpondre? »

 

Il fallait йvidemment conclure, et les faux-fuyants me rйpugnaient.

 

«Ami Ned, dis-je, voici ma rйponse. Vous avez raison contre moi, et mes arguments ne peuvent tenir devant les vфtres. Il ne faut pas compter sur la bonne volontй du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui dйfend de nous mettre en libertй. Par contre, la prudence veut que nous profitions de la premiиre occasion de quitter le Nautilus.

 

– Bien, monsieur Aronnax, voilа qui est sagement parlй.

 

– Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l’occasion soit sйrieuse. Il faut que notre premiиre tentative de fuite rйussisse; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l’occasion de la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.

 

– Tout cela est juste, rйpondit le Canadien. Mais votre observation s’applique а toute tentative de fuite, qu’elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci: si une occasion favorable se prйsente, il faut la saisir.

 

– D’accord. Et maintenant, me direz-vous, Ned, ce que vous entendez par une occasion favorable?

 

– Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amиnerait le Nautilus а peu de distance d’une cфte europйenne.

 

– Et vous tenteriez de vous sauver а la nage?

 

– Oui, si nous йtions suffisamment rapprochйs d’un rivage, et si le navire flottait а la surface. Non, si nous йtions йloignйs, et si le navire naviguait sous les eaux.

 

– Et dans ce cas?

 

– Dans ce cas, je chercherais а m’emparer du canot. Je sais comment il se manœuvre. Nous nous introduirions а l’intйrieur, et les boulons enlevйs, nous remonterions а la surface, sans mкme que le timonier, placй а l’avant, s’aperзыt de notre fuite.

 

– Bien, Ned. Йpiez donc cette occasion; mais n’oubliez pas qu’un йchec nous perdrait.

 

– Je ne l’oublierai pas, monsieur.

 

– Et maintenant, Ned, voulez-vous connaоtre toute ma pensйe sur votre projet?

 

– Volontiers, monsieur Aronnax.

 

– Eh bien, je pense, – je ne dis pas j’espиre, – je pense que cette occasion favorable ne se prйsentera pas.

 

– Pourquoi cela?

 

– Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n’avons pas renoncй а l’espoir de recouvrer notre libertй, et qu’il se tiendra sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des cфtes europйennes.

 

– Je suis de l’avis de monsieur, dit Conseil.

 

– Nous verrons bien, rйpondit Ned Land, qui secouait la tкte d’un air dйterminй.

 

– Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en lа. Plus un mot sur tout ceci. Le jour oщ vous serez prкt, vous nous prйviendrez et nous vous suivrons. Je m’en rapporte complиtement а vous. »

 

Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves consйquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblиrent confirmer mes prйvisions au grand dйsespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se dйfiait-il de nous dans ces mers frйquentйes, ou voulait-il seulement se dйrober а la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Mйditerranйe? Je l’ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des cфtes. Ou le Nautilus йmergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il s’en allait а de grandes profondeurs, car entre l’archipel grec et l’Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mиtres.

 

Aussi, je n’eus connaissance de l’оle de Carpathos, l’une des Sporades, que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt sur un point du planisphиre:

 

Est in Carpathio Neptuni gurgite vates

Cœruleus Proteus…

 

C’йtait, en effet, l’antique sйjour de Protйe, le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, maintenant l’оle de Scarpanto, situйe entre Rhodes et la Crиte. Je n’en vis que les soubassements granitiques а travers la vitre du salon.

 

Le lendemain, 14 fйvrier, je rйsolus d’employer quelques heures а йtudier les poissons de l’Archipel; mais par un motif quelconque, les panneaux demeurиrent hermйtiquement fermйs. En relevant la direction du Nautilus, je remarquai qu’il marchait vers Candie, l’ancienne оle de Crиte. Au moment oщ je m’йtais embarquй sur l’ Abraham-Lincoln, cette оle venait de s’insurger tout entiиre contre le despotisme turc. Mais ce qu’йtait devenue cette insurrection depuis cette йpoque, je l’ignorais absolument, et ce n’йtait pas le capitaine Nemo, privй de toute communication avec la terre, qui aurait pu me l’apprendre.

 

Je ne fis donc aucune allusion а cet йvйnement, lorsque, le soir, je me trouvai seul avec lui dans le salon. D’ailleurs, il me sembla taciturne, prйoccupй. Puis, contrairement а ses habitudes, il ordonna d’ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l’un а l’autre, il observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but? Je ne pouvais le deviner, et, de mon cфtй, j’employai mon temps а йtudier les poissons qui passaient devant mes yeux.

 

Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citйes par Aristote et vulgairement connues sous le nom de «loches de mer », que l’on rencontre particuliиrement dans les eaux salйes avoisinant le delta du Nil. Prиs d’elles se dйroulaient des pagres а demi phosphorescents, sortes de spares que les Йgyptiens rangeaient parmi les animaux sacrйs, et dont l’arrivйe dans les eaux du fleuve, dont elles annonзaient le fйcond dйbordement, йtait fкtйe par des cйrйmonies religieuses. Je notai йgalement des cheilines longues de trois dйcimиtres, poissons osseux а йcailles transparentes, dont la couleur livide est mйlangйe de taches rouges; ce sont de grands mangeurs de vйgйtaux marins, ce qui leur donne un goыt exquis; aussi ces cheilines йtaient-elles trиs-recherchйes des gourmets de l’ancienne Rome, et leurs entrailles, accommodйes avec des laites de murиnes, des cervelles de paons et des langues de phйnicoptиres, composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius.

 

Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l’antiquitй. Ce fut le rйmora qui voyage attachй au ventre des requins; au dire des anciens, ce petit poisson, accrochй а la carиne d’un navire, pouvait l’arrкter dans sa marche, et l’un d’eux, retenant le vaisseau d’Antoine pendant la bataille d’Actium, facilita ainsi la victoire d’Auguste. А quoi tiennent les destinйes des nations! J’observai йgalement d’admirables anthias qui appartiennent а l’ordre des lutjans, poissons sacrйs pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu’ils frйquentaient; leur nom signifie fleur, et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la pвleur du rose jusqu’а l’йclat du rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne pouvaient se dйtacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent frappйs soudain par une apparition inattendue.

 

Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant а sa ceinture une bourse de cuir. Ce n’йtait pas un corps abandonnй aux flots. C’йtait un homme vivant qui nageait d’une main vigoureuse, disparaissant parfois pour aller respirer а la surface et replongeant aussitфt.

 

Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d’une voix йmue:

 

«Un homme! un naufragй! m’йcriai-je. Il faut le sauver а tout prix! »

 

Le capitaine ne me rйpondit pas et vint s’appuyer а la vitre.

 

L’homme s’йtait rapprochй, et, la face collйe au panneau, il nous regardait.

 

А ma profonde stupйfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le plongeur lui rйpondit de la main, remonta immйdiatement vers la surface de la mer, et ne reparut plus.

 

«Ne vous inquiйtez pas, me dit le capitaine. C’est Nicolas, du cap Matapan, surnommй le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. Un hardi plongeur! L’eau est son йlйment, et il y vit plus que sur terre, allant sans cesse d’une оle а l’autre et jusqu’а la Crиte.

 

– Vous le connaissez, capitaine?

 


«Un homme! un naufragй! » m’йcriai-je.

 

– Pourquoi pas, monsieur Aronnax? »

 

Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placй prиs du panneau gauche du salon. Prиs de ce meuble, je vis un coffre cerclй de fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautilus, avec sa devise Mobilis in mobile.

 

En ce moment, le capitaine, sans se prйoccuper de ma prйsence, ouvrit le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.

 

C’йtaient des lingots d’or. D’oщ venait ce prйcieux mйtal qui reprйsentait une somme йnorme? Oщ le capitaine recueillait-il cet or, et qu’allait-il faire de celui-ci?

 

Je ne prononзai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un а un ces lingots et les rangea mйthodiquement dans le coffre qu’il remplit entiиrement. J’estimai qu’il contenait alors plus de mille kilogrammes d’or, c’est-а-dire prиs de cinq millions de francs.

 

Le coffre fut solidement fermй, et le capitaine йcrivit sur son couvercle une adresse en caractиres qui devaient appartenir au grec moderne.

 

Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l’йquipage. Quatre hommes parurent, et non sans peine ils poussиrent le coffre hors du salon. Puis, j’entendis qu’ils le hissaient au moyen de palans sur l’escalier de fer.

 

En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi:

 

«Et vous disiez, monsieur le professeur? me demanda-t-il.

 

– Je ne disais rien, capitaine.

 

– Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »

 

Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.

 


Le capitaine Nemo ouvrit le meuble.

 

Je rentrai dans ma chambre trиs-intriguй, on le conзoit. J’essayai vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l’apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d’or. Bientфt, je sentis а certains mouvements de roulis et de tangage, que le Nautilus quittant les couches infйrieures revenait а la surface des eaux.

 

Puis, j’entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l’on dйtachait le canot, qu’on le lanзait а la mer. Il heurta un instant les flancs du Nautilus, et tout bruit cessa.

 

Deux heures aprиs, le mкme bruit, les mкmes allйes et venues se reproduisaient. L’embarcation, hissйe а bord, йtait rajustйe dans son alvйole, et le Nautilus se replongeait sous les flots.

 

Ainsi donc, ces millions avaient йtй transportйs а leur adresse. Sur quel point du continent? Quel йtait le correspondant du capitaine Nemo?

 

Le lendemain, je racontai а Conseil et au Canadien les йvйnements de cette nuit, qui surexcitaient ma curiositй au plus haut point. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi.

 

«Mais oщ prend-il ces millions? » demanda Ned Land.

 

А cela, pas de rйponse possible. Je me rendis au salon aprиs avoir dйjeunй, et je me mis au travail. Jusqu’а cinq heures du soir, je rйdigeai mes notes. En ce moment, – devais-je l’attribuer а une disposition personnelle, – je sentis une chaleur extrкme, et je dus enlever mon vкtement de byssus. Effet incomprйhensible, car nous n’йtions pas sous de hautes latitudes, et d’ailleurs le Nautilus, immergй, ne devait йprouver aucune йlйvation de tempйrature. Je regardai le manomиtre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, а laquelle la chaleur atmosphйrique n’aurait pu atteindre.

 

Je continuai mon travail, mais la tempйrature s’йleva au point de devenir intolйrable.

 

«Est-ce que le feu serait а bord? » me demandai-je.

 

J’allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s’approcha du thermomиtre, le consulta, et se retournant vers moi:

 

«Quarante-deux degrйs, dit-il.

 

– Je m’en aperзois, capitaine, rйpondis-je, et pour peu que cette chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.

 

– Oh! monsieur le professeur, cette chaleur n’augmentera que si nous le voulons bien.

 

– Vous pouvez donc la modйrer а votre grй?

 

– Non, mais je puis m’йloigner du foyer qui la produit.

 

– Elle est donc extйrieure?

 

– Sans doute. Nous flottons dans un courant d’eau bouillante.

 

– Est-il possible? m’йcriai-je.

 

– Regardez. »

 

Les panneaux s’ouvrirent, et je vis la mer entiиrement blanche autour du Nautilus. Une fumйe de vapeurs sulfureuses se dйroulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l’eau d’une chaudiиre. J’appuyai ma main sur une des vitres, mais la chaleur йtait telle que je dus la retirer.

 

«Oщ sommes-nous? demandai-je.

 

– Prиs de l’оle Santorin, monsieur le professeur, me rйpondit le capitaine, et prйcisйment dans ce canal qui sйpare Nйa-Kamenni de Palйa-Kamenni. J’ai voulu vous donner le curieux spectacle d’une йruption sous-marine.

 

Je croyais, dis-je, que la formation de ces оles nouvelles йtait terminйe.

 

– Rien n’est jamais terminй dans les parages volcaniques, rйpondit le capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillй par les feux souterrains. Dйjа, en l’an dix-neuf de notre иre, suivant Cassiodore et Pline, une оle nouvelle, Thйia la divine, apparut а la place mкme oщ se sont rйcemment formйs ces оlots. Puis, elle s’abоma sous les flots, pour se remontrer en l’an soixante-neuf et s’abоmer encore une fois. Depuis cette йpoque jusqu’а nos jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 fйvrier 1866, un nouvel оlot, qu’on nomma l’оlot de George, йmergea au milieu des vapeurs sulfureuses, prиs de Nйa-Kamenni, et s’y souda, le 6 du mкme mois. Sept jours aprиs, le 13 fйvrier, l’оlot Aphrœssa parut, laissant entre Nйa-Kamenni et lui un canal de dix mиtres. J’йtais dans ces mers quand le phйnomиne se produisit, et j’ai pu en observer toutes les phases. L’оlot Aphrœssa, de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamиtre sur trente pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mкlйes de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un оlot plus petit, appelй Rйka, se montra prиs de Nйa-Kamenni, et depuis lors, ces trois оlots, soudйs ensemble, ne forment plus qu’une seule et mкme оle.

 

– Et le canal oщ nous sommes en ce moment? demandai-je.

 

– Le voici, rйpondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de l’Archipel. Vous voyez que j’y ai portй les nouveaux оlots.

 

– Mais ce canal se comblera un jour?

 

– C’est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits оlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Palйa-Kamenni. Il est donc йvident que Nйa et Palйa se rйuniront dans un temps rapprochй. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les continents, ici, ce sont les phйnomиnes йruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui s’accomplit sous ces flots. »

 

Je revins vers la vitre. Le Nautilus ne marchait plus. La chaleur devenait intolйrable. De blanche qu’elle йtait, la mer se faisait rouge, coloration due а la prйsence d’un sel de fer. Malgrй l’hermйtique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se dйgageait, et j’apercevais des flammes йcarlates dont la vivacitй tuait l’йclat de l’йlectricitй.

 

J’йtais en nage, j’йtouffais, j’allais cuire. Oui, en vйritй, je me sentais cuire!

 

«On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au capitaine.

 

– Non, ce ne serait pas prudent », rйpondit l’impassible Nemo.

 

Un ordre fut donnй. Le Nautilus vira de bord et s’йloigna de cette fournaise qu’il ne pouvait impunйment braver. Un quart d’heure plus tard, nous respirions а la surface des flots.

 

La pensйe me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu.

 

Le lendemain, 16 fйvrier, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mиtres, et le Nautilus passant au large de Cerigo, abandonnait l’archipel grec, aprиs avoir doublй le cap Matapan.

 

VII

LA MЙDITERRANЙE EN QUARANTE-HUIT HEURES

 

La Mйditerranйe, la mer bleue par excellence, «la grande mer » des Hйbreux, la «mer » des Grecs, le «mare nostrum » des Romains, bordйe d’orangers, d’aloиs, de cactus, de pins maritimes, embaumйe du parfum des myrtes, encadrйe de rudes montagnes, saturйe d’un air pur et transparent, mais incessamment travaillйe par les feux de la terre, est un vйritable champ de bataille oщ Neptune et Pluton se disputent encore l'empire du monde. C’est lа, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l’homme se retrempe dans l’un des plus puissants climats du globe.

 

Mais si beau qu’il soit, je n’ai pu prendre qu’un aperзu rapide de ce bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomиtres carrйs. Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent mкme dйfaut, car l’йnigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traversйe а grande vitesse. J’estime а six cents lieues environ le chemin que le Nautilus parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l’accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le matin du 16 fйvrier des parages de la Grиce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le dйtroit de Gibraltar.

 

– Il fut йvident pour moi que cette Mйditerranйe, resserrйe au milieu de ces terres qu’il voulait fuir, dйplaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n’avait plus ici cette libertй d’allures, cette indйpendance de manœuvres que lui laissaient les ocйans, et son Nautilus se sentait а l’йtroit entre ces rivages rapprochйs de l’Afrique et de l’Europe.

 

Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles а l’heure, soit douze lieues de quatre kilomиtres. Il va sans dire que Ned Land, а son grand ennui, dut renoncer а ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot entraоnй а raison de douze а treize mиtres par seconde. Quitter le Nautilus dans ces conditions, c’eыt йtй sauter d’un train marchant avec cette rapiditй, manœuvre imprudente s’il en fut. D’ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit а la surface des flots, afin de renouveler sa provision d’air, et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relиvements du loch.



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