А propos de cette йdition йlectronique 3 глава




 

Mais cette rйponse prouvait l’obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-lа, je ne le poussai pas davantage. L’accident du Scotia n’йtait pas niable. Le trou existait si bien qu’il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l’existence du trou puisse se dйmontrer plus catйgoriquement. Or, ce trou ne s’йtait pas fait tout seul, et puisqu’il n’avait pas йtй produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il йtait nйcessairement dы а l’outil perforant d’un animal.

 

Or, suivant moi, et toutes les raisons prйcйdemment dйduites, cet animal appartenait а l’embranchement des vertйbrйs, а la classe des mammifиres, au groupe des pisciformes, et finalement а l’ordre des cйtacйs. Quant а la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant а l’espиce dans laquelle il convenait de le ranger, c’йtait une question а йlucider ultйrieurement. Pour la rйsoudre, il fallait dissйquer ce monstre inconnu, pour le dissйquer le prendre, pour le prendre le harponner, – ce qui йtait l’affaire de Ned Land, – pour le harponner le voir, – ce qui йtait l’affaire de l’йquipage, – et pour le voir le rencontrer, – ce qui йtait l’affaire du hasard.

V

А L’AVENTURE!

 

Le voyage de l’ Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut marquй par aucun incident. Cependant une circonstance se prйsenta, qui mit en relief la merveilleuse habiletй de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui.

 

Au large des Malouines, le 30 juin, la frйgate communiqua avec des baleiniers amйricains, et nous apprоmes qu’ils n’avaient eu aucune connaissance du narwal. Mais l’un d’eux, le capitaine du Monroe, sachant que Ned Land йtait embarquй а bord de l’ Abraham-Lincoln, demanda son aide pour chasser une baleine qui йtait en vue. Le commandant Farragut, dйsireux de voir Ned Land а l’œuvre, l’autorisa а se rendre а bord du Monroe. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu’au lieu d’une baleine, il en harponna deux d’un coup double, frappant l’une droit au cœur, et s’emparant de l’autre aprиs une poursuite de quelques minutes!

 

Dйcidйment, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre.

 

La frйgate prolongea la cфte sud-est de l’Amйrique avec une rapiditй prodigieuse. Le 3 juillet, nous йtions а l’ouvert du dйtroit de Magellan, а la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manœuvra de maniиre а doubler le cap Horn.

 

L’йquipage lui donna raison а l’unanimitй. Et en effet, йtait-il probable que l’on pыt rencontrer le narwal dans ce dйtroit resserrй? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n’y pouvait passer, «qu’il йtait trop gros pour cela! »

 

Le 6 juillet, vers trois heures du soir, l’Abraham Lincoln, а quinze milles dans le sud, doubla cet оlot solitaire, ce roc perdu а l’extrйmitй du continent amйricain, auquel des marins hollandais imposиrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donnйe vers le nord-ouest, et le lendemain, l’hйlice de la frйgate battit enfin les eaux du Pacifique.

 

«Ouvre l’œil! ouvre l’œil! » rйpйtaient les matelots de l’ Abraham Lincoln.

 

Et ils l’ouvraient dйmesurйment. Les yeux et les lunettes, un peu йblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne restиrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l’Ocйan, et les nyctalopes, dont la facultй de voir dans l’obscuritй accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime.

 

Moi, que l’appвt de l’argent n’attirait guиre, je n’йtais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indiffйrent au soleil ou а la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tantфt penchй sur les bastingages du gaillard d’avant, tantфt appuyй а la lisse de l’arriиre, je dйvorais d’un œil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu’а perte de vue! Et que de fois j’ai partagй l’йmotion de l’йtat-major, de l’йquipage, lorsque quelque capricieuse baleine йlevait son dos noirвtre au-dessus des flots. Le pont de la frйgate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d’officiers. Chacun, la poitrine haletante, l’œil trouble, observait la marche du cйtacй. Je regardais, je regardais а en user ma rйtine, а en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me rйpйtait d’un ton calme:

 


Tantфt appuyй а la lisse de l’arriиre.

 

«Si monsieur voulait avoir la bontй de moins йcarquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage! »

 

Mais, vaine йmotion! L’ Abraham-Lincoln modifiait sa route, courait sur l’animal signalй, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bientфt au milieu d’un concert d’imprйcations!

 

Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s’accomplissait dans les meilleures conditions. C’йtait alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond а notre janvier d’Europe; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste pйrimиtre.

 

Ned Land montrait toujours la plus tenace incrйdulitй; il affectait mкme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordйe, – du moins quand aucune baleine n’йtait en vue. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit heures sur douze, cet entкtй Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indiffйrence.

 

«Bah! rйpondait-il, il n’y a rien, monsieur Aronnax, et y eыt-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l’apercevoir? Est-ce que nous ne courons pas а l’aventure? On a revu, dit-on, cette bкte introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l’admettre, mais deux mois dйjа se sont йcoulйs depuis cette rencontre, et а s’en rapporter au tempйrament de votre narwal, il n’aime point а moisir longtemps dans les mкmes parages! Il est douй d’une prodigieuse facilitй de dйplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien а contre sens, et elle ne donnerait pas а un animal lent de sa nature la facultй de se mouvoir rapidement, s’il n’avait pas besoin de s’en servir. Donc, si la bкte existe, elle est dйjа loin! »

 

А cela, je ne savais que rйpondre. Йvidemment, nous marchions en aveugles. Mais le moyen de procйder autrement? Aussi, nos chances йtaient-elles fort limitйes. Cependant, personne ne doutait encore du succиs, et pas un matelot du bord n’eыt pariй contre le narwal et contre sa prochaine apparition.

 

Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupй par 105° de longitude, et le 27 du mкme mois, nous franchissions l’йquateur sur le cent dixiиme mйridien. Ce relиvement fait, la frйgate prit une direction plus dйcidйe vers l’ouest, et s’engagea dans les mers centrales du Pacifique. Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu’il valait mieux frйquenter les eaux profondes, et s’йloigner des continents ou des оles dont l’animal avait toujours paru йviter l’approche, «sans doute parce qu’il n’y avait pas assez d’eau pour lui! » disait le maоtre d’йquipage. La frйgate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine.

 

Nous йtions enfin sur le thйвtre des derniers йbats du monstre! Et, pour tout dire, on ne vivait plus а bord. Les cœurs palpitaient effroyablement, et se prйparaient pour l’avenir d’incurables anйvrismes. L’йquipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l’idйe. On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d’apprйciation, une illusion d’optique de quelque matelot perchй sur les barres, causaient d’intolйrables douleurs, et ces йmotions, vingt fois rйpйtйes, nous maintenaient dans un йtat d’йrйthisme trop violent pour ne pas amener une rйaction prochaine.

 

Et en effet, la rйaction ne tarda pas а se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un siиcle! l’ Abraham-Lincoln sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signalйes, faisant de brusques йcarts de route, virant subitement d’un bord sur l’autre, s’arrкtant soudain, forзant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de dйniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexplorй des rivages du Japon а la cфte amйricaine. Et rien! rien que l’immensitй des flots dйserts! rien qui ressemblвt а un narwal gigantesque, ni а un оlot sous-marin, ni а une йpave de naufrage, ni а un йcueil fuyant, ni а quoi que ce fыt de surnaturel!

 

La rйaction se fit donc. Le dйcouragement s’empara d’abord des esprits, et ouvrit une brиche а l’incrйdulitй. Un nouveau sentiment se produisit а bord, qui se composait de trois dixiиmes de honte contre sept dixiиmes de fureur. On йtait «tout bкte » de s’кtre laissй prendre а une chimиre, mais encore plus furieux! Les montagnes d’arguments entassйs depuis un an s’йcroulиrent а la fois, et chacun ne songea plus qu’а se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu’il avait si sottement sacrifiй.

 

Avec la mobilitй naturelle а l’esprit humain, d’un excиs on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l’entreprise devinrent fatalement ses plus ardents dйtracteurs. La rйaction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu’au carrй de l’йtat-major, et certainement, sans un entкtement trиs-particulier du commandant Farragut, la frйgate eыt dйfinitivement remis le cap au sud.

 

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L’ Abraham-Lincoln n’avait rien а se reprocher, ayant tout fait pour rйussir. Jamais йquipage d’un bвtiment de la marine amйricaine ne montra plus de patience et plus de zиle; son insuccиs ne saurait lui кtre imputй; il ne restait plus qu’а revenir.

 

Une reprйsentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cachиrent point leur mйcontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu’il y eut rйvolte а bord, mais aprиs une raisonnable pйriode d’obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le dйlai de trois jours, le monstre n’avait pas paru, l’homme de barre donnerait trois tours de roue, et l’ Abraham-Lincoln ferait route vers les mers europйennes.

 

Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d’abord pour rйsultat de ranimer les dйfaillances de l’йquipage. L’Ocйan fut observй avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d’œil dans lequel se rйsume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnиrent avec une activitй fiйvreuse. C’йtait un suprкme dйfi portй au narwal gйant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de rйpondre а cette sommation «а comparaоtre! »

 

Deux jours se passиrent. L’ Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour йveiller l’attention ou stimuler l’apathie de l’animal, au cas oщ il se fыt rencontrй dans ces parages. D’йnormes quartiers de lard furent mis а la traоne pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnиrent dans toutes les directions autour de l’ Abraham-Lincoln, pendant qu’il mettait en panne, et ne laissиrent pas un point de mer inexplorй. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fыt dйvoilй ce mystиre sous-marin.

 

Le lendemain, 5 novembre, а midi, expirait le dйlai de rigueur. Aprиs le point, le commandant Farragut, fidиle а sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner dйfinitivement les rйgions septentrionales du Pacifique.

 

La frйgate se trouvait alors par 31°15’ de latitude nord et par 136°42’ de longitude est. Les terres du Japon nous restaient а moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l’йtrave de la frйgate.

 


Les embarcations rayonnиrent autour de la frйgate.

 

En ce moment, j’йtais appuyй а l’avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, postй prиs de moi, regardait devant lui. L’йquipage, juchй dans les haubans, examinait l’horizon qui se rйtrйcissait et s’obscurcissait peu а peu. Les officiers, armйs de leur lorgnette de nuit, fouillaient l’obscuritй croissante. Parfois le sombre Ocйan йtincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s’йvanouissait dans les tйnиbres.

 

En observant Conseil, je constatai que ce brave garзon subissait tant soit peu l’influence gйnйrale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-кtre, et pour la premiиre fois, ses nerfs vibraient-ils sous l’action d’un sentiment de curiositй.

 

«Allons, Conseil, lui dis-je, voilа une derniиre occasion d’empocher deux mille dollars.

 

– Que monsieur me permette de le lui dire, rйpondit Conseil, je n’ai jamais comptй sur cette prime, et le gouvernement de l’Union pouvait promettre cent mille dollars, il n’en aurait pas йtй plus pauvre.

 

– Tu as raison, Conseil. C’est une sotte affaire, aprиs tout, et dans laquelle nous nous sommes lancйs trop lйgиrement. Que de temps perdu, que d’йmotions inutiles! Depuis six mois dйjа, nous serions rentrйs en France…

 

– Dans le petit appartement de monsieur, rйpliqua Conseil, dans le Musйum de monsieur! Et j’aurais dйjа classй les fossiles de monsieur! Et le babiroussa de monsieur serait installй dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale!

 

– Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j’imagine, que l’on se moquera de nous!

 

– Effectivement, rйpondit tranquillement Conseil, je pense que l’on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire…?

 

– Il faut le dire, Conseil.

 

– Eh bien, monsieur n’aura que ce qu’il mйrite!

 

– Vraiment!

 

– Quand on a l’honneur d’кtre un savant comme monsieur, on ne s’expose pas… »

 

Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence gйnйral, une voix venait de se faire entendre. C’йtait la voix de Ned Land, et Ned Land s’йcriait:

 

«Ohй! la chose en question, sous le vent, par le travers а nous! »

 

VI

А TOUTE VAPEUR

 

А ce cri, l’йquipage entier se prйcipita vers le harponneur, commandant, officiers, maоtres, matelots, mousses, jusqu’aux ingйnieurs qui quittиrent leur machine, jusqu’aux chauffeurs qui abandonnиrent leurs fourneaux. L’ordre de stopper avait йtй donnй, et la frйgate ne courait plus que sur son erre.

 

L’obscuritй йtait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu’il avait pu voir. Mon cœur battait а se rompre.

 

Mais Ned Land ne s’йtait pas trompй, et tous, nous aperзыmes l’objet qu’il indiquait de la main.

 

А deux encablures de l’ Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la mer semblait кtre illuminйe par dessus. Ce n’йtait point un simple phйnomиne de phosphorescence, et l’on ne pouvait s’y tromper. Le monstre, immergй а quelques toises de la surface des eaux, projetait cet йclat trиs-intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait кtre produite par un agent d’une grande puissance йclairante. La partie lumineuse dйcrivait sur la mer un immense ovale trиs-allongй, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l’insoutenable йclat s’йteignait par dйgradations successives.

 

«Ce n’est qu’une agglomйration de molйcules phosphorescentes, s’йcria l’un des officiers.

 

– Non, monsieur, rйpliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumiиre. Cet йclat est de nature essentiellement йlectrique… D’ailleurs, voyez, voyez! il se dйplace! il se meut en avant, en arriиre! il s’йlance sur nous! »

 

Un cri gйnйral s’йleva de la frйgate.

 

«Silence! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute! Machine en arriиre! »

 

Les matelots se prйcipitиrent а la barre, les ingйnieurs а leur machine. La vapeur fut immйdiatement renversйe et l’ Abraham-Lincoln, abattant sur bвbord, dйcrivit un demi-cercle.

 

«La barre droite! Machine en avant! » cria le commandant Farragut.

 

Ces ordres furent exйcutйs, et la frйgate s’йloigna rapidement du foyer lumineux.

 

Je me trompe. Elle voulut s’йloigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne.

 

Nous йtions haletants. La stupйfaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L’animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la frйgate qui filait alors quatorze nœuds, et l’enveloppa de ses nappes йlectriques comme d’une poussiиre lumineuse. Puis il s’йloigna de deux ou trois milles, laissant une traоnйe phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arriиre la locomotive d’un express. Tout d’un coup, des obscures limites de l’horizon, oщ il alla prendre son йlan, le monstre fonзa subitement vers l’ Abraham-Lincoln avec une effrayante rapiditй, s’arrкta brusquement а vingt pieds de ses prйcintes, s’йteignit, – non pas en s’abоmant sous les eaux, puisque son йclat ne subit aucune dйgradation, – mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fыt subitement tarie! Puis, il reparut de l’autre cфtй du navire, soit qu’il l’eыt tournй, soit qu’il eыt glissй sous sa coque. А chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous eыt йtй fatale.

 


Le monstre immergй а quelques toises.

 

Cependant, je m’йtonnais des manœuvres de la frйgate. Elle fuyait et n’attaquait pas. Elle йtait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j’en fis l’observation au commandant Farragut. Sa figure, d’ordinaire si impassible, йtait empreinte d’un indйfinissable йtonnement.

 

«Monsieur Aronnax, me rйpondit-il, je ne sais а quel кtre formidable j’ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frйgate au milieu de cette obscuritй. D’ailleurs, comment attaquer l’inconnu, comment s’en dйfendre? Attendons le jour et les rфles changeront.

 

– Vous n’avez plus de doute, commandant, sur la nature de l’animal?

 

– Non, monsieur, c’est йvidemment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal йlectrique.

 

– Peut-кtre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l’approcher qu’une gymnote ou une torpille!

 

– En effet, rйpondit le commandant, et s’il possиde en lui une puissance foudroyante, c’est а coup sыr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Crйateur. C’est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes. »

 

Tout l’йquipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea а dormir. L’ Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modйrй sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son cфtй, le narwal, imitant la frйgate, se laissait bercer au grй des lames, et semblait dйcidй а ne point abandonner le thйвtre de la lutte.

 

Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il «s’йteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui? Il fallait le craindre, non pas l’espйrer. Mais а une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable а celui que produit une colonne d’eau, chassйe avec une extrкme violence.

 

Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous йtions alors sur la dunette, jetant d’avides regards а travers les profondes tйnиbres.

 

«Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines?

 

– Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m’ait rapportй deux mille dollars.

 

– En effet, vous avez droit а la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n’est-il pas celui que font les cйtacйs rejetant l’eau par leurs йvents?

 

– Le mкme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s’y tromper. C’est bien un cйtacй qui se tient lа dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.

 

– S’il est d’humeur а vous entendre, maоtre Land, rйpondis-je d’un ton peu convaincu.

 

– Que je l’approche а quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu’il m’йcoute!

 

– Mais pour l’approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleiniиre а votre disposition?

 

– Sans doute, monsieur.

 

– Ce sera jouer la vie de mes hommes?

 

– Et la mienne! » rйpondit simplement le harponneur.

 

Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, а cinq milles au vent de l’ Abraham-Lincoln. Malgrй la distance, malgrй le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l’animal et jusqu’а sa respiration haletante. Il semblait qu’au moment oщ l’йnorme narwal venait respirer а la surface de l’ocйan, l’air s’engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d’une machine de deux mille chevaux.

 

«Hum! pensai-je, une baleine qui aurait la force d’un rйgiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine! »

 

On resta sur le qui-vive jusqu’au jour, et l’on se prйpara au combat. Les engins de pкche furent disposйs le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon а une distance d’un mille, et de longues canardiиres а balles explosives dont la blessure est mortelle, mкme aux plus puissants animaux. Ned Land s’йtait contentй d’affыter son harpon, arme terrible dans sa main.

 

А six heures, l’aube commenзa а poindre, et avec les premiиres lueurs de l’aurore disparut l’йclat йlectrique du narwal. А sept heures, le jour йtait suffisamment fait, mais une brume matinale trиs-йpaisse rйtrйcissait l’horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De lа, dйsappointement et colиre.

 

Je me hissai jusqu’aux barres d’artimon. Quelques officiers s’йtaient dйjа perchйs а la tкte des mвts.

 

А huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levиrent peu а peu. L’horizon s’йlargissait et se purifiait а la fois.

 

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.

 

«La chose en question, par bвbord derriиre! » cria le harponneur.

 

Tous les regards se dirigиrent vers le point indiquй.

 

Lа, а un mille et demi de la frйgate, un long corps noirвtre йmergeait d’un mиtre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitйe, produisait un remous considйrable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d’une blancheur йclatante, marquait le passage de l’animal et dйcrivait une courbe allongйe.

 

La frйgate s’approcha du cйtacй. Je l’examinai en toute libertй d’esprit. Les rapports du Shannon et de l’ Helvetia avaient un peu exagйrй ses dimensions, et j’estimai sa longueur а deux cent cinquante pieds seulement. Quant а sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l’apprйcier; mais, en somme, l’animal me parut кtre admirablement proportionnй dans ses trois dimensions.

 

Pendant que j’observais cet кtre phйnomйnal, deux jets de vapeur et d’eau s’йlancиrent de ses йvents, et montиrent а une hauteur de quarante mиtres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J’en conclus dйfinitivement qu’il appartenait а l’embranchement des vertйbrйs, classe des mammifиres, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cйtacйs, famille… Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L’ordre des cйtacйs comprend trois familles: les baleines, les cachalots et les dauphins, et c’est dans cette derniиre que sont rangйs les narwals. Chacune de ces familles se divise en plusieurs genres, chaque genre en espиces, chaque espиce en variйtйs. Variйtй, espиce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de complйter ma classification avec l’aide du ciel et du commandant Farragut.

 

L’йquipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, aprиs avoir attentivement observй l’animal, fit appeler l’ingйnieur. L’ingйnieur accourut.

 

«Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression?

 

– Oui, monsieur, rйpondit l’ingйnieur.

 

– Bien. Forcez vos feux, et а toute vapeur! »

 

Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L’heure de la lutte avait sonnй. Quelques instants aprиs, les deux cheminйes de la frйgate vomissaient des torrents de fumйe noire, et le pont frйmissait sous le tremblotement des chaudiиres.

 

L’ Abraham-Lincoln, chassй en avant par sa puissante hйlice, se dirigea droit sur l’animal. Celui-ci le laissa indiffйremment s’approcher а une demi-encablure; puis dйdaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.

 

Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d’heure environ, sans que la frйgate gagnвt deux toises sur le cйtacй Il йtait donc йvident qu’а marcher ainsi, on ne l’atteindrait jamais.

 

Le commandant Farragut tordait avec rage l’йpaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton.

 

«Ned Land? » cria-t-il.

 

Le Canadien vint а l’ordre.

 

«Eh bien, maоtre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations а la mer?

 

– Non, monsieur, rйpondit Ned Land, car cette bкte-lа ne se laissera prendre que si elle le veut bien.

 

– Que faire alors?

 

– Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre permission, s’entend, je vais m’installer sous les sous-barbes de beauprй, et si nous arrivons а longueur de harpon, je harponne.



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